Thibault Malfoy
Little New York (Staten Island)

Affiche du film Little New York (Staten Island)

Little New York (en VO Staten Island), réalisé par James Demonaco, est un bon film de mafia, mais n’est pas que cela. Il décrit le destin vaguement tragique de trois ratés qui finissent malgré tout par remporter leur pari sur la vie, d’une manière assez inattendue…

Il y a tout d’abord Parmie Tarzo (interprété par Vincent D’Onofrio), chef mafieux local qui désespère de faire parler de lui. Après ses échecs successifs pour battre le record mondial d’apnée, il élabore un nouveau plan susceptible de le rendre célèbre : prendre le contrôle de toute l’île en éliminant les autres clans. Mais ses hommes, à qui la folie d’une telle entreprise fait peur, décident de l’éliminer (il survivra).

Ensuite arrive sur scène, ongles sales et cheveux gras, Sully (Ethan Hawke), le vidangeur de fosses sceptiques ! Il n’est pas très malin, c’est le moins que l’on puisse dire, et passer sa journée à récurer la merde des nantis de Staten Island le rend amer : trois douches ne sont pas de trop pour faire passer l’odeur des fosses, et cette crasse sous les ongles qui ne veut pas partir ! Pour assurer à son futur enfant un avenir meilleur que le sien, il veut l’inscrire à un programme d’amélioration génétique de fœtus (qui stimule les bons gènes, dit la réclame), et cela coûte cher, très cher. Sully se met en tête de cambrioler, avec l’aide d’un collègue vidangeur et d’un spécialiste des coffres, la maison de… Parmie Tarzo ! Bien sûr, cela se passe mal, la mère du mafieux est blessée, le mafieux est en colère, etc. Sully peut désormais offrir à sa descendance une promesse d’avenir, mais les hommes de Parmie Tarzo finissent par mettre la main sur le spécialiste des coffres, et ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne remontent jusqu’à lui. D’ailleurs, le film s’ouvre sur l’interrogatoire de son complice, très œil poché sauce sang, antipasto qui annonce le reste de ce menu à l’italienne.

Enfin, le grand Seymour Cassel, qui joue Jasper, le vieil épicier sourd-muet, au service de Tarzo pour faire disparaître les corps gênants à coups de scie… On ne sait rien de lui (et c’est très bien ainsi, les non-dits stimulent notre imagination paresseuse), à peine comprend-on qu’il vit seul dans un appartement dont on imagine qu’il sent la poussière. Il passe ses soirées à parier aux courses de chevaux, et à perdre. Une vie en circuit fermé, sans finalité. Il pensait sans doute que gagner aux courses arrangerait tout et serait le coup d’envoi pour une nouvelle vie, mais le soir où il gagne enfin, après 20 années d’échecs successifs, il s’aperçoit qu’il ne sait pas ce qu’il veut, que derrière son désir de gagner il n’y avait rien.

On retrouve chez ces trois personnages cet élan de vie aussitôt retenu par la fatalité, la laisse des hommes sans fond. Parmie, Sully, Jasper, tous trois sont des formes vides ballotées par la même passion : échapper à la succion du siphon Staten Island, cette goule qui supposément vous vole la célébrité que vous méritez, l’avenir de votre enfant, l’argent pour tout recommencer, avec en toile de fond la belle, l’arrogante Manhattan, ultime possibilité d’échapattoire dont les plans fixes viennent vous narguer (on quitte le film sur un ferry, le regard tourné vers Staten Island, qui s’éloigne). Chacun va effleurer un instant la désespérante fragilité de sa condition, la fatalité qu’il s’est créée. Ainsi D’Onofrio, remarquable de sensibilité retenue dans la scène où son personnage apprend que son cher plan est menacé : il en pleurerait, de même que Sully, faisant ses adieux à sa femme avant de fuir, et se cognant la tête contre sa propre bêtise. Jasper quant à lui erre avec le regard hébété de celui qui découvre qu’il n’a pas de vie.

James Demonaco réalise ici un film hétérogène, ne serait-ce que dans la narration éclatée entre les trois personnages, qui sont autant de points de vue pour une seule histoire, racontés successivement dans un montage habile à rejouer les mêmes scènes en variant les prises de vue : l’objet se dévoile face par face. Hétérogénéité de traitement également, en ce sens où le film peut aussi bien se montrer naturaliste (dans ses scènes de torture ou de démembrement des corps) que fantaisiste (Parmie Tarzo s’exilant en haut d’un arbre pour sauver une forêt amérindienne, c’est-à-dire faire parler de lui, le fantasme eugénique, le climax jouissif de violence et pourtant pudique, etc.). Pour la fantaisie, on pourra évoquer une certaine parenté avec le cinéma de Tarantino : les titres ridiculement longs des chapitres qui composent l’histoire, la conscience de tous les films qui vous précèdent, de là la nécessité de sortir du cadre du genre pour faire autre chose - James Demonaco le fait très bien en nous livrant ce film de mafia inattendu.

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