
Je l’aime, je ne l’aime pas : je ne suis jamais sûr de moi à propos de Frédéric Beigbeder. Sauf pour son dernier roman - je l’aime.
Un roman français est un livre autobiographique où pour la première fois Beigbeder parle de lui sans passer par le biais d’un personnage de fiction double idéal de lui-même (Marc Marronnier, Octave Parangon) : “jusqu’à présent j’ai décrit un homme que je ne suis pas, celui que j’aurais aimé être, le séducteur arrogant qui faisait fantasmer le BCBG coincé en moi”. De là le cynisme de ses précédents livres, que ses détracteurs lui reprochent tant (pour ne pas énoncer la véritable cause de leurs attaques : ce n’est pas le cynique qu’ils conspuent, mais l’enfant de Neuilly, le gosse de riche, et le fait que c’est un auteur qui vende, chose suspecte en France, pays catholique et snob - la littérature est impure, elle s’entache souvent de préjugés sociaux, et de tant d’autres choses, et l’ironie du sort veut qu’en général ce sont ceux qui lui apportent le plus de préjugés qui s’en font les croisés les plus fanatiques). Le cynisme est la grimace dont la naïveté use pour se cacher aux yeux multiples d’une société cruelle. Charmante cinq minutes si l’on n’y croit pas trop, elle finit par lasser. C’est une des formes vulgaires de la naïveté : en faisant outrancièrement étalage de son désabusement face aux petits mensonges de la vie, le cynique ne fait qu’effleurer ce grand oignon mystérieux, avec sur les lèvres une moue de dégoût. Oui, oui, il sait les vices humains et la corruption des cœurs, tous ces effluves qui partent si vite au vent, mais il se montre trop pessimiste pour ne pas être un moraliste et, amer comme peut l’être un moraliste, il nous voit plus mauvais que nous ne le serons jamais. Afin d’avoir raison ! Ah, le contentement des déçus… Je vais finir par croire que le cynisme est d’origine française, et ne pensez pas que je nous flatte en disant cela.
S’il aime provoquer, Beigbeder n’est pas pour autant un écrivain cynique : c’est un écrivain puéril, il provoque pour se faire remarquer. Non pas que ce soit un défaut, au contraire : cela lui donne l’allure charmante d’un enfant tapageur qui crispe ses poings de colère quand on ne veut pas lui passer l’un de ses caprices. Charmante et insupportable. Il dit tenir cela de son père (“ce passionné de philosophie antique”, que je trouve fort sympathique) : “Le refus de grandir fait partie de mon héritage, avec l’idée que la réalité est une valeur surestimée.” Ainsi fuit-il très tôt dans la littérature et plus tard dans cette autre forme de fiction que sont les paradis artificiels (pour échapper aux “enfers naturels”). Cette fuite de la réalité lui tient lieu de principe de vie, et les livres de refuge - “Le bonheur d’être coupé du monde, voilà ma première addiction.” Une de ses lectures d’adolescence lui fournit la métaphore adéquate, il s’agit du roman de science-fiction platonicienne Le Monde des Non-A d’A.E. Van Vogt, publié aux Etats-Unis en 1948 et traduit en français par Boris Vian. Dans le monde des Non-A (pour “non-aristotéliciens”, l’auteur réfutant le principe d’identité d’Aristote), les gens vivent dans une réalité factice, leur identité étant altérée. Un jour un homme s’en aperçoit. C’est le mythe de la caverne, The Truman Show, Matrix. Beigbeder, lui, veut rester dans l’illusion, afin d’échapper au divorce de ses parents. Ainsi enfant croit-il les mensonges de sa mère, qui maintiennent intacte la géométrie de sa famille alors qu’elle vient de quitter un mari trop souvent absent, statu quo bourgeois que sa culpabilité entretient. On ne peut pas dire que Beigbeder ait eu une enfance malheureuse, bien au contraire, mais parfois un divorce suffit pour érafler la sensibilité d’un garçon fin.
Son drame est de ne pas avoir eu d’adolescence rebelle, d’être resté le cher enfant de sa mère : “Il est difficile de se remettre d’une enfance malheureuse, mais il peut être impossible de se remettre d’une enfance protégée.” Comme il le dit lui-même, “Naître à Neuilly-sur-Seine ne constitue certes pas un handicap dans la vie mais cette localité ne vous inocule pas le sens du combat.” De là peut-être son hypersensibilité : ne disposant pas de cette belle armure que portent les brutes, il se pique trop durement à la réalité. Il vit adulte l’adolescence qu’il n’a pas eu, avec ce camp au romantisme délavé, ses révoltes désespérées, etc. Quand il crache sur la page ses cris frondeurs, il écrit les mots en majuscules, ce qui m’agace assez : trop voyant, trop scolairement évident. Quand il ne trouve pas de raisons valables de se révolter, il en invente, exagère, compare la France à l’Iran et s’imagine déjà en anarchiste brandissant un poing vengeur face aux forces de l’ordre.
Je vais devoir ici parler de l’origine de ce livre, ce que d’aucuns auraient commencé par faire, à savoir l’arrestation de Beigbeder en janvier 2008 pour avoir sniffé de la cocaïne sur le capot d’une voiture dans le huitième arrondissement parisien. S’ensuit une nuit au poste puis une nuit au dépôt, assez traumatisantes pour cet angoissé (et je veux bien le croire). Durant sa garde à vue, pour tenir à distance les crises de panique, il essaye de reconstituer son enfance pour comprendre qui il est. Il n’y arrive que lentement, repêchant un à un ses souvenirs dans le vaste trou noir qui lui sert de mémoire. Le récit de sa garde à vue est la colonne vertébrale du livre, autour de laquelle viendront s’articuler toutes ses tentatives de réminiscence.
La scène de l’arrestation est très drôle. Beigbeder est pris en flagrant délit en compagnie d’un ami écrivain, qu’il appelle “le Poète” pour ménager sa vie privée. Gonflé d’ironie et d’autodérision, leur dialogue avec les forces de l’ordre est trop comique pour ne pas avoir été reconstitué, et c’est très bien comme ça. La vie est si peu faite pour l’art que l’on doit la maquiller pour la rendre présentable, de là que cette autobiographie est aussi un roman. La rencontre de Beigbeder avec le procureur de Paris Jean-Claude Marin a elle aussi été maquillée, pour d’autres raisons que l’art, puisqu’elle a été allégée de quatre pages jugées trop virulentes (“Je ne peux pas écrire ici tout le bien que je pense de Jicé.”), protection de l’éditeur contre un éventuel recours en justice, mais vous le savez sans doute déjà, et je ne trouve pas cela d’un intérêt palpitant (oui, oui, la liberté d’expression, la frilosité actuelle, je sais tout ça, merci) : on nous a sans doute fait grâce de quatre pages de récriminations fatigantes. C’est peut-être mieux ainsi, les saignées d’énervement fournissant rarement aux écrivains une belle encre. Quoi qu’il en soit, en prolongeant plus que nécessaire sa garde à vue, Jean-Claude Marin a rappelé à Beigbeder que les puissants ne pardonnent pas aux people leur célébrité et qu’envieux, ils les punissent. Pour l’exemple. À 44 ans, Beigbeder conserve cependant toute son autodérision : “J’ai pleinement conscience que cette aventure est ridicule et que je suis juste un enfant gâté que l’on a privé de son confort pour le punir de ses excès de gosse de riche attardé.”, et sa catholique de culpabilité : “je préfère que mes plaisirs soient interdits”. Ce bouffon sublime cabotine toujours autant, prend toutes les poses, sauf celle obligatoire dans notre société de tartuffes : le genre respectable. Voilà une autre raison de ne pas l’aimer, mesdames et messieurs ses détracteurs : il n’est pas sérieux, crime terrible à vos yeux. Pensez donc, il s’amuse, il sort ! Avec son ami new-yorkais Jay McInerney, il suit les traces de Francis Scott Fitzgerald : écrivains des fêtes, écrivains de la nuit, ils dansent encore quand vous dormez déjà. “Je suis tombé amoureux de la nuit parce que tout y était artificiel et féérique. J’admirais la beauté factice de ce pays imaginaire.” - qui me rappelle ce beau passage sur la Russie dans Au secours pardon… zut, je n’arrive pas à le retrouver…
C’est à New York, ville de la nuit par excellence, que Beigbeder s’invente au cours de l’année 1981 ou 1982. Adolescent à l’époque, il imite Holden Caulfield, le héros de L’attrape-cœurs, car “ne pas rentrer chez soi est une forme d’utopie”, la liberté de l’être, une parenthèse de possibilités, une bulle d’ivresse. On erre dans les rues, on organise des fêtes dans des appartements vides ou sur les toits de la ville, on se crée une vie rêvée : c’est à New York que Beigbeder devient ce personnage de noceur que l’on connaît, car “Raconter une autre vie que la sienne, c’est le minimum pour devenir romancier.” Il prend ainsi conscience qu’il passera sa vie à écrire, pour sortir de soi (c’est-à-dire s’oublier) et devenir un personnage de fiction. À l’époque, il n’avait pas encore compris que l’on n’échappe jamais vraiment à soi-même et qu’il aurait besoin, près de trente ans plus tard, de revenir à lui dans un livre autobiographique. Ce qui peut paraître bien difficile chez un amnésique de l’enfance (enfin, le dit-il ; je pense plutôt qu’il préfère le croire, comme on feint l’oubli de tout ce qui nous a blessés, et nous tuerait si l’on ne fermait pas les yeux - les perfidies, les désamours, le bonheur peut-être, rappelez-vous Paul Valéry : “Bons ou mauvais, je n’aime pas les souvenirs. Les mauvais sont pénibles. Les meilleurs sont les pires.”). Paraît-il que la cocaïne détruit la mémoire, je veux bien le croire, mais c’est surtout une excuse. “L’amnésie est un mensonge par omission.” Comme le rappelle Beigbeder en évoquant Nabokov et Borges, l’imagination est une forme de la mémoire. S’il a peu de souvenirs de son enfance, c’est peut-être que, ne s’étant pas alors inventé par l’imagination et l’écriture, il ne vivait encore qu’une proto-vie, il n’était pas encore né. Il y a deux manières de naître pour un écrivain : prendre un pseudonyme, un nome d’arte, devenir ce que l’on est sous un autre nom que celui imposé par la naissance, cet arbitraire de la vie ; ou bien, comme a pu le faire Borges avec Borges, élever la personne de la vie quotidienne au niveau d’un personnage de fiction. Beigbeder, lui, se situe un peu entre les deux : il écrit sous son nom d’état civil des romans où se vautrent des Marc Marronnier et autres Octave Parangon, qui, s’ils ne sont pas lui, se goinfrent de ses souvenirs afin de se remplir de vie. Nous inventons ainsi le vampire qui nous dévore et du sang que nous perdons croît et se fortifie. Ce monstre idéal voudrait que nous lui ressemblions et, flattant notre narcissisme, nous tend un miroir en lieu de son visage, d’où parfois une certaine ambiguïté : nous ne savons plus forcément, de lui ou de nous, qui est le vampire.
En curant sa mémoire, Beigbeder apprend à regarder son angle mort et, devenant sourd au chant de l’idéal, remise ses avatars aux vestiaires des boîtes de nuit. Longtemps il fit comme le Zelig de Woody Allen : “devenir, pour séduire, celui que les autres choisissent”, maladie qui a un nom très commun, timidité. Les psychiatres appellent cela “déficit de conscience centrée”, terme technique qui justifie leurs honoraires et flatte la vanité des patients - se croyant soudain des cas rares, ils récupèrent l’individualité que la société leur avait confisquée et guérissent.
Ainsi Beigbeder se souvient-il de la plage de Guéthary en 1972, ses galets et le vent de l’océan, son grand-père maternel qui lui apprend les ricochets. Le temps passe, Beigbeder revient sur la plage, sa fille le suit, il lui apprend les ricochets. C’est son révélateur : elle lui permet de se retrouver au même âge. Les écluses de la mémoire cèdent enfin et du flot de souvenirs qu’elles déversent émerge ce livre. Un livre qui parle de la France des Trente glorieuses, de ses plaisirs passés, et de cette génération de divorcés des années 70, dont les enfants ont eu à grandir dans un “monde où la solitude serait intégralement compensée par les jouets et les cornets de glace”. Pourquoi faudrait-il la compenser ? Parce que, au même titre que la nature a horreur du vide, la société a horreur de la solitude. Seul, l’enfant se gratte le menton et se met à réfléchir, assemblant dans son coin des phrases sur son tableau noir. La société voudra le récupérer pour ses grands projets de concaténation d’êtres humains : les familles, les clans, etc. Les enfants meurent jeunes. S’il est l’expression d’une solitude, ce livre est aussi un livre de frères. Le sien, Charles, est l’aîné et a toujours été le meilleur des deux. Vivre dans son ombre a forcé Frédéric à être son envers, afin de pouvoir échapper aux inévitables comparaisons : “un grand frère qui a tout fait pour ne pas ressembler à ses parents” contre “un cadet qui a tout fait pour ne pas ressembler à son grand frère”. Mathématiquement, le cadet devait bien finir par ressembler à ses parents et reproduire leur destin de divorcés, contrairement à son frère aîné. Le jour de son arrestation, Frédéric venait d’apprendre que Charles recevrait la Légion d’Honneur. Trajectoires opposées, ascension et chute. C’est enfin un livre sur la famille. Beigbeder retient l’image des siens afin de les soustraire au sort qui nous attend tous : l’anonymat de la mort.
Beigbeder poursuit le travail stylistique qu’il avait commencé dans Au secours pardon, et écrit non plus des phrases, mais des paragraphes, et c’est bien mieux. Avant, du temps de 99 francs, l’auteur alignait sur son bureau des phrases bien aiguisées, piquantes et trempées dans quelque poison mortel (enfin, d’après l’étiquette du flacon), puis les tassait entre ses deux grandes mains et les ficelant en faisait un livre, qui pouvait passer pour un recueil d’aphorismes. Travailler à l’échelle de la phrase présente un grand défaut, de rythme avant tout, de fond ensuite (c’est égal). On dirait le cardiogramme de quelque coureur au cœur fragile, passé en accéléré. Le rythme en est haché par une pluie d’éclairs très rapprochés. Cela n’a rien à voir avec l’ample sinusoïde des mélodies littéraires que j’aime : l’auteur, ses yeux de myope collés à ses phrases, oublie de s’envoler. Calibrer ses saillies comme autant de balles prêtes à faire mouche, c’est oublier le sens qui les lie et leur donne une profondeur supérieure à la somme des leurs. Il entre une part de frivolité dans cet exercice de style, qui perd de vue le lien indéfectible qui unit la forme au fond. Ajouté à cela le fait que l’on ne peut pas faire mouche à tous les coups. Heureusement, Beigbeder abandonne aphorismes plats, calembours faciles et blagues de potache. Il lui arrive parfois d’être banal, comme lorsqu’il évoque ses premières tentatives d’écriture, ses vacances d’enfance qu’il racontait dans des carnets pour “fixer des moments éphémères”, se voyant comme “l’alchimiste capable de transmuter un mois de vacances en éternité”, mais comme c’est la naïveté de tout écrivain de le croire, je lui pardonne. S’il n’évite pas quelques clichés, il a de très belles images : “le ciel est un océan suspendu”, “ses allées de graviers qui crissent sous mes sandales babies comme des biscottes écrasées”, “le ciel nuageux était un édredon somnifère”. C’est aussi un écrivain qui accumule : listes, inventaires et énumérations (des plages de Guéthary, de souvenirs personnels, de tout ce qu’il tient de ses parents, etc.) sont très courants chez lui, et c’est ainsi que ses paquets de phrases acquièrent la solidité du sédiment. Tout est une question de surdosage : dans ce cas précis, trop vaut mieux que pas assez. Et quand le matériau est de la mémoire, ce sont des images de vie que le lecteur fait sauter avec son marteau à l’affleurement de la page. Il suffirait ainsi de vivre pour pondre un bon livre ? Quelle injustice…
Ce roman proustien est une réussite.